Auteure : Annie Lagrandeur
Le piège de la rapidité
Une page web, une publication pour les réseaux sociaux, un communiqué de presse ou une infolettre peuvent maintenant être produits instantanément. Il suffit de formuler une demande, de préciser le sujet et de cliquer sur un bouton. Quelques secondes plus tard, un texte apparaît. À la première lecture, il semble bien structuré, grammaticalement correct (c’est rarement le cas) et cohérent. Devant une telle efficacité, une question devient inévitable : pourquoi consacrer du temps à rédiger soi-même alors que l’intelligence artificielle peut le faire pour nous ?
La rédaction ne consiste pas seulement à assembler des phrases. Elle permet de choisir un angle, d’organiser une pensée, d’assumer une position et de traduire une vision du monde. Ces décisions sont profondément stratégiques. Elles déterminent ce qu’une organisation souhaite dire, mais aussi comment elle s’adresse à ses publics.
L’IA peut nous aider à articuler nos propos, mais elle ne réfléchit pas à notre place. Elle ne porte ni nos convictions, ni notre expérience, ni notre responsabilité. Ces éléments demeurent profondément humains. ChatGPT, Gemini et Claude sont avant tout des outils rédactionnels.
Quand les mots affinent la pensée
L’écriture est souvent présentée comme la dernière étape d’une réflexion. Une idée serait d’abord parfaitement claire dans notre esprit, puis simplement couchée sur papier. Dans la réalité, le processus fonctionne rarement ainsi.
Chercher le mot juste oblige à préciser sa pensée. Construire un argument permet d’en voir les faiblesses. Relire un paragraphe révèle parfois une contradiction, une hésitation ou une nuance jusque-là invisible.
Cette démarche demande de la patience. Ce temps est toutefois loin d’être perdu. La rédaction distingue ce qu’il faut dire, expliciter ou laisser de côté. Confier ce travail à une machine donne l’impression d’avancer plus vite, mais contourne une étape essentielle : l’introspection.
La richesse d’un regard humain
Chaque personne observe le monde à sa façon. Les expériences, les valeurs, les contradictions, les relations et les émotions influencent la manière de comprendre une situation. Cette subjectivité donne une couleur aux écrits, même lorsqu’ils portent sur des sujets professionnels.
Deux rédacteurs peuvent recevoir le même mandat et produire des contenus complètement différents. L’un insistera sur les conséquences humaines d’un enjeu. L’autre privilégiera son contexte historique ou ses implications politiques. Aucune de ces approches n’est supérieure. Elles témoignent simplement de regards distincts.
L’IA fonctionne autrement. Elle reconnaît des récurrences dans de vastes ensembles de textes et prédit les idées susceptibles de satisfaire ce qui lui est demandé. ChatGPT, Gemini et Claude peuvent combiner des mots et imiter certains traits stylistiques. Ces assistants virtuels ne possèdent toutefois ni parcours personnel, ni expérience vécue, ni intention derrière les phrases produites.
Cette différence ne rend pas automatiquement leurs propositions inutiles ou médiocres. Elle rappelle surtout que les réponses de l’IA tendent naturellement vers des formulations consensuelles. Mais l’opinion générale tirée du Web n’est pas forcément la vôtre.
Des textes interchangeables
À force de s’appuyer sur des tendances, l’IA produit souvent des contenus qui se ressemblent. Les organisations sont « engagées », les équipes « passionnées » et les solutions « innovantes ». Le résultat paraît professionnel, mais ces expressions conviennent à presque tout le monde. À force d’être reprises, elles deviennent prévisibles et peinent à susciter l’intérêt.
Pour une entreprise ou un organisme, cette uniformisation représente un enjeu important. Une marque ne se résume pas à un logo, à des couleurs et à une police de caractères. Elle possède aussi une voix qui se manifeste dans le vocabulaire retenu, le rythme des phrases et la place accordée aux émotions. Une banque alimentaire ne parle pas de pauvreté comme une institution financière présente ses services.
Une communication générique dépersonnalise les organisations. Voilà pourquoi le travail humain derrière l’IA importe autant. Par exemple, au Québec, une touche de joual peut rendre une campagne plus accessible au grand public.
Écrire avec justesse
Rédiger un texte ne consiste pas uniquement à transmettre de l’information. Chaque formulation influence la manière dont un message sera reçu, interprété et parfois même ressenti. La qualité de l’écriture repose autant sur le jugement de son auteur que sur sa maîtrise de la langue.
Cette recherche de justesse devient essentielle lorsqu’un sujet est délicat à aborder. Comment présenter les difficultés financières d’un organisme sans fragiliser la confiance de ses partenaires ? Comment parler d’une clientèle vulnérable sans la réduire à ses besoins ? Comment annoncer un changement majeur sans nier les inquiétudes qu’il provoque ?
Une réponse efficace exige une compréhension fine du contexte, des rapports humains et des conséquences possibles. La meilleure phrase n’est pas toujours la plus élégante. Elle peut être celle qui respecte une réalité difficile, évite une blessure ou ouvre un espace de dialogue.
Même les consignes les plus détaillées ne peuvent résumer toute la complexité d’une situation. L’IA travaille uniquement à partir des renseignements qui lui sont transmis. Son analyse reste donc partielle.
Un outil faillible
Les systèmes génératifs peuvent inventer une statistique, attribuer une citation à la mauvaise personne ou présenter une conclusion fragile comme une certitude. Le National Institute of Standards and Technology désigne ce phénomène par le terme « confabulation ». Une information erronée ou fausse est produite et présentée avec assurance.
Une organisation demeure responsable de ce qu’elle publie, peu importe l’outil utilisé pour le produire. Chaque donnée doit donc être vérifiée. Chaque source mérite d’être consultée. Les conclusions doivent être confrontées aux faits.
La révision d’un texte créé par l’IA ne devrait pas se limiter à corriger quelques accords ou à remplacer des répétitions. Il importe de s’assurer que le contenu correspond à la réalité.
L’IA comme un assistant
L’intelligence artificielle peut nous aider à structurer une réflexion, proposer différentes formulations, suggérer des titres ou repérer certaines maladresses. Utilisés avec discernement, ChatGPT, Gemini et Claude nous permettent de gagner en efficacité.
Leur véritable valeur apparaît toutefois lorsque l’individu conserve la maîtrise du processus. Les propositions sont remises en question. Les mots sont choisis avec soin. Les faits sont vérifiés. Le texte est retravaillé jusqu’à refléter fidèlement la pensée, les valeurs et la personnalité de l’organisation.
Chez Basta communication, nous voyons l’IA comme un outil de rédaction, jamais comme un substitut au discernement humain. Cette responsabilité ne peut être déléguée à une machine.


