Auteure : Annie Lagrandeur — entretien avec Saïd Elkoun, chercheur en génie mécanique et professeur à l’Université de Sherbrooke
Une vision qui dépasse le laboratoire
Chaque année au Québec, 50 000 à 60 000 tonnes de pommes de terre sont écartées de la chaîne alimentaire. Elles sont considérées comme invendables en raison de leur forme, de leur couleur ou de leur taille (elles sont pourtant toujours comestibles). À cela s’ajoutent les pelures générées par l’agrotransformation. La plupart du temps, ces résidus deviennent de la nourriture pour les animaux, prennent le chemin du compost ou, dans le pire des cas, se retrouvent dans des sites d’enfouissement.
À l’Université de Sherbrooke, dans le laboratoire du professeur en génie mécanique Saïd Elkoun, les patates et leurs épluchures renaissent. Ces rebuts deviennent une matière première capable de remplacer le plastique issu du pétrole.
Si ses recherches portent sur les bioplastiques, l’ambition du chercheur dépasse largement la publication d’articles scientifiques. Il souhaite voir ses découvertes répondre à des besoins réels et, surtout, inspirer les prochaines générations.
De la recherche à l’entrepreneuriat
Dans le laboratoire du professeur, les étudiants ne se contentent pas de réaliser des expériences. Ils réfléchissent aux applications concrètes de leurs travaux, participent au développement de prototypes et collaborent avec des industries. Certains chercheurs choisissent de poursuivre l’aventure en créant leur propre entreprise.
Cette façon de faire repose sur une conviction : les universités, sans pouvoir y parvenir seules, ont un rôle essentiel à jouer dans les transitions environnementales et économiques. Les collaborations avec des partenaires permettent d’accélérer le développement de nouvelles technologies, de les tester sur le terrain et, ultimement, de les mettre entre les mains de ceux qui en ont besoin.
Les pommes de terre déclassées contiennent une ressource particulièrement recherchée : l’amidon. Celui-ci entre dans la fabrication de nombreux produits, des adhésifs jusqu’aux épaississants et aux stabilisants alimentaires. Plutôt que de laisser cette ressource se perdre, l’équipe de Saïd Elkoun a choisi d’imaginer une nouvelle façon de la récupérer.
Exclusivert : l’amidonnerie qui va à la rencontre des producteurs
Pourquoi déplacer des tonnes de patates jusqu’à une usine pour les traiter alors qu’elles sont composées d’environ 80 % d’eau ? « Les coûts et les gaz à effet de serre engendrés par le transport sont trop élevés », résume le professeur.
C’est ce constat qui a mené à la création d’Exclusivert, une startup qui a développé une amidonnerie mobile se déplaçant chez les producteurs (ce projet est inspiré d’une entreprise africaine qui extrait la fécule du manioc). L’amidon est récupéré sur place, puis transformé en une pâte concentrée beaucoup plus facile à acheminer.
Longtemps jugées peu rentables, les pommes de terre déclassées deviennent aujourd’hui une source de revenus prometteuse. Ce virage favorise également le développement d’une filière québécoise de valorisation des résidus agricoles.
L’amidon obtenu peut être utilisé tel quel ou servir à fabriquer du bioplastique destiné à différentes applications : des films d’emballage, des contenants, des pièces moulées ou encore des filaments pour l’impression 3D. Les possibilités sont nombreuses.
Saïd Elkoun insiste sur un point : le succès d’un matériau biosourcé ne repose pas uniquement sur ses qualités environnementales. « Les entreprises veulent des produits durables, mais elles veulent aussi qu’ils soient performants et compétitifs. »
Autrement dit, remplacer un plastique pétrosourcé exige beaucoup plus qu’une bonne idée. Il faut concevoir des matériaux capables de répondre aux mêmes exigences techniques, tout en demeurant financièrement accessibles pour les fabricants.
Créméco : un cercueil en pelures de pommes de terre
À première vue, rien ne semble relier une patate au milieu funéraire. C’est pourtant cette connexion qu’explore Créméco, une startup fondée par des étudiants ayant participé aux travaux de Saïd Elkoun.
Les cercueils destinés à la crémation sont généralement fabriqués en carton ou en bois. Bien qu’ils répondent aux exigences environnementales, ils présentent certaines limites. Le carton absorbe l’humidité et pose des enjeux de sécurité pour les employés. Il sera probablement banni sous peu. Très lourd, le bois teint les cendres et coûte cher.
Durant un cours d’entrepreneuriat, Thomas Giroux et William Roy se sont demandé s’il était possible de concevoir une solution plus performante à partir d’un matériau biosourcé.
Après plusieurs tentatives, les chercheurs de l’Université de Sherbrooke ont mis au point un matériau fabriqué à partir de pelures de pommes de terre capable d’offrir la résistance recherchée. Il réduit les émissions de gaz à effet de serre en détournant des résidus agroalimentaires de l’enfouissement. Sans compter que le bioplastique brûle plus vite que le bois, réduisant l’énergie nécessaire pour alimenter le four crématoire.
Aujourd’hui, Créméco poursuit son développement afin d’amener cette technologie sur le marché, démontrant qu’un concept né dans un laboratoire peut répondre à une demande concrète.
Faire de la science autrement
Au cours de notre rencontre, Saïd Elkoun a peu parlé des différents procédés scientifiques utilisés pour transformer la pomme de terre en bioplastique. Donner une seconde vie à des matières considérées sans valeur semble davantage l’interpeller, tout comme la possibilité de rapprocher les chercheurs des entreprises et l’opportunité d’offrir aux étudiants un terrain où ils apprennent à innover. C’est d’eux que provient la majorité des idées.
Selon le professeur, la recherche ne devrait pas être une fin en soi, mais plutôt un moteur de développement économique, environnemental et social.
Les défis demeurent nombreux. Les bioplastiques doivent encore convaincre certains marchés, rivaliser avec le pétroplastique très peu coûteux et répondre à des normes exigeantes.
Or pour le chercheur, le contexte n’a jamais été aussi favorable. Les entreprises veulent réduire leur empreinte environnementale. Les consommateurs accordent davantage d’importance à l’origine des matériaux. Et les politiques publiques encouragent de plus en plus le développement d’une économie circulaire.
Le potentiel caché des résidus agricoles
Derrière les bioplastiques, les amidonneries mobiles ou les cercueils biosourcés se cache un concept simple : les solutions aux grands enjeux environnementaux ne viendront pas toujours de nouvelles ressources, mais parfois d’une meilleure utilisation de celles que nous possédons déjà.
Pour Saïd Elkoun, les résidus agricoles représentent un formidable potentiel encore largement sous-exploité. Il est convaincu que le Canada pourrait être autosuffisant en emballages à court terme en utilisant ces résidus 100 % biodégradables. Une vision ambitieuse qui nous invite à considérer différemment notre gestion des déchets alimentaires.


